Joseph, bateau stop

1. Pourquoi tu t’es orienté vers cette façon de voyager ?
L’envie d’essayer une nouvelle façon de voyager, par envie de nouveaux challenges, mais sans doute aussi par excitation de monter en level niveau aventure. Cela faisait des années que je voyageais essentiellement en auto-stop, en vélo, en train… mais une fois l’excitation du début passée, on rentre là aussi dans une certaine routine !
A cette envie de nouvelles aventures se joint certainement aussi l’envie de concilier écologie et passion du voyage, car je trouve qu’il y a un petit côté égoïste à voyager à tout va en avion alors que le climat de la planète part en cacahuète. Rien qu’en faisant un aller-retour vers les Caraïbes en avion, nous sommes déjà au-delà de notre budget carbone annuel en termes d’émissions de CO2, si nous voulons maintenir la température à 1,5°C. A la voile, l’impact sur l’environnement est vraiment minime, si ce n’est les quelques poissons volants qui s’écrasent contre nos navires… ils ne doivent pas avoir l’habitude !


2. Quelles étaient tes motivations ? Et les peurs ?
Pour être honnête, je n’avais pour ainsi dire jamais fait de voile avant de partir, si ce n’est quelques sorties en mer à la journée en Bretagne ou sur le lac de Veer, en Hollande (…j’habite en Belgique !). Rien à voir avec les conditions de haute-mer d’une transatlantique donc. Quand j’ai commencé le bateau-stop au Cap-Vert – après m’y être rendu (en avion…) depuis le Sénégal, que je venais d’atteindre après deux mois de voyage par voie terrestre – la plupart des autres bateau-stoppeurs (parce que oui, je ne suis pas le seul fou à le faire !) arrivaient quant à eux directement depuis les îles Canaries en bateau-stop. Leurs récits m’ont fait peur autant qu’ils m’ont fait rêver. J’apprends ainsi qu’il est possible que le mal de mer ne passe jamais chez certaines personnes, et qu’il est dès lors déconseillé de se lancer dans une transat’ de plusieurs semaines alors qu’on ne connaît pas encore notre degré de tolérance corporelle au ballottement permanent du bateau. Impossible de s’échapper du navire si le corps chavire… Mais un voyage en bateau est avant tout une aventure humaine hors du commun, pour le meilleur… et pour le pire ! L’équipage, souvent assez hétéroclite – du fait qu’on soit à la fois de nationalités différentes et de milieux sociaux divers – peut ainsi vite faire penser à la métaphore de la tour de Babel tant on vient de mondes différents ! Mais dès lors qu’on considère cela comme une richesse plutôt qu’une entrave à un bonne communication, cela peut générer des formidables moments de fraternité ! Mais cela n’est pas toujours évident, car les conditions en mer sont rudes, et le manque de sommeil rend parfois l’humeur très tangente. Certains bateaux-stoppeurs, malgré le fait que leur capitaine continuait dans la bonne direction, préféraient ainsi quitter le navire pour en chercher un autre ! Autant dire que ce n’était pas pour me rassurer, moi qui voulais me lancer tout de suite pour une traversée de l’océan !
Puis enfin il y avait la peur de ne pas trouver de voilier… le bateau-stop – que ce soit par appel du large, envie d’aventure, sensibilité écologique ou tout simplement par souci économique – génère un certain engouement et il y a donc une certaine “concurrence” entre bateau-stoppeurs. N’exagérons rien quand même, on n’était qu’une vingtaine de candidats-matelots à la marina de Mindelo, c’est encore loin d’être une manière de voyager très répandue. Mais même comme ça, certains passent de nombreuses semaines à chercher un bateau, et finissent parfois par jeter l’éponge.
C’est donc assailli par de nombreux doutes que j’ai vécu ma première expérience de bateau-stop… mais le goût de l’inconnu étant encore plus excitant que les appréhensions qu’il génère, j’étais déterminé à trouver un bateau !


3. Parle-nous de ton voyage, le parcours, les capitaines qui t’ont accueilli…
J’ai mis deux semaines pour trouver mon embarcation… ça peut paraître beaucoup, mais quand on sait qu’on passera trois semaines en mer, le ratio temps d’attente – temps en mer est finalement plutôt correct. Faut dire que la chance a joué aussi, car j’avais déjà capitulé dans mes recherches quand un équipage m’a recontacté ! Le fait était que j’y étais en janvier et que c’était la toute fin de saison, car il n’y a que certains mois que les conditions de navigation sont vraiment favorables pour les transatlantiques. Les voiliers arrivant depuis l’horizon se faisant rares, on sentait que le risque de rester sur le carreau augmentait de plus en plus, et la concurrence entre bateau-stoppeurs devenait donc encore plus rude (mais avant d’être des adversaires, on était surtout devenus une bonne bande de potes !). Après deux semaines de recherches infructueuses, j’avais donc fini par réserver un ferry et un vol retour pour la Belgique… pour le respect de mes valeurs, on repassera donc. Pour la petite anecdote, j’avais déjà même embarqué sur le ferry qui était sur le point de quitter Mindelo quand j’ai reçu le message comme quoi j’avais été accepté par l’équipage ! 5 minutes plus tard, et toute cette épopée n’aurait pas eu lieu ! Je me croyais dans un film américain tant la situation semblait cocasse. J’ai du coup dû me décider en extrême vitesse : rentrer quand même, puisque j’avais déjà réservé mon vol retour et que je n’avais même pas rencontré mes compagnons de mer ; ou me dire qu’on ne vit qu’une fois et que l’occasion ne se représentera probablement pas de sitôt. Vous connaissez la suite…
C’est heureusement sur une joyeuse bande que je tombe en montant à bord. Nous sommes sept : un couple de slovènes trentenaires, deux jeunes Français qui font chacun de leur côté le tour du monde en stop, un Belge de 37 ans et moi. Ambiance assurée donc !
A cause d’un problème de générateur survenu juste avant le départ, nous devons postposer le départ d’une semaine car nous sommes obligés d’attendre la livraison d’une pièce depuis l’étranger. Ce qui met notre patience à rude épreuve car nous ne savions pas à l’avance quel jour la pièce allait arriver. Puis arrive enfin le grand jour, au moment où certains commençaient à ne plus y croire. Cap sur l’ouest, direction les Caraïbes ! Plus rien ne semble désormais pouvoir nous arrêter. Cette formidable sensation de liberté est malgré tout vite bridée par le mal de mer qui nous envahit peu à peu. Tout le monde y passe : après avoir mouillé 3 semaines dans la marina, même ceux qui étaient déjà sur le bateau doivent se réacclimater à la valse incessante des vagues. Ça me rappelle la montagne et son mal de l’altitude, qui vient nous freiner dans notre élan quand on monte trop vite. Il n’y a qu’une seule solution pour apaiser ce mal de mer : s’allonger et fixer l’horizon.
Les journées à bord se ressemblent et sont rythmées par les repas. Le reste du temps, chacun vaque à ses occupations. Faute d’avoir un accès à internet, nous voilà vite confrontés à nous-mêmes, et cela invite à l’introspection. Je ne compte plus les heures que j’ai passé à méditer en face de cet horizon sans fin. J’ai aussi avalé une dizaine de bouquins. Parfois, pour tromper l’ennui, nous pêchons – pour le plus grand bonheur de nos papilles , nous lançons des jeux de cartes à n’en plus finir ou encore dans des discussions passionnées. Parfois, on se surprend aussi à discuter de choses plus intimes, on se rappelle du coup que nos seuls contacts, c’est désormais eux. Certains jours, le renforcement ou le faiblissement du vent nous oblige à augmenter ou réduire la voilure, et viennent un peu nous sortir de notre torpeur.
21 couchers de soleils plus tard, nous apercevons enfin la terre au loin. De la civilisation ! Une joie immense nous envahit tous. Le sentiment d’accomplissement est très présent, mais l’excitation de savoir qu’on va pouvoir retrouver des plaisirs terrestres nous réjouit tout autant. Voilà donc qu’on arrive à Barbade, à l’ambiance toute caribéenne : les gens ont la cool attitude dans le sang et la culture rastafari
règne en maître. Le pays est toutefois coincé sur une île d’une bonne dizaine de kilomètres de diamètre, on en a donc vite fait le tour.
Après trois jours d’escale, nous reprenons ensuite les voiles et remontons progressivement les Antilles en direction de Sainte-Lucie puis de la Martinique, destination finale de notre capitaine, qui compte y jeter l’ancre pour quelque temps. La Martinique est par ailleurs un gros hub de bateau-stoppeur et j’ai le plaisir d’y retrouver des bateau-stoppeurs rencontrés au Cap-Vert ! Les retrouvailles furent de courte durée hélas, car le soir même de mon arrivée en Martinique on m’avait proposé de me joindre à un nouvel équipage, avec un départ le lendemain matin ! Mais ça c’est une autre histoire…


4. Ton plus beau souvenir ?
Alors, c’est très simple, puisqu’il y en a deux qui ressortent nettement : celui de quitter enfin la terre ferme et celui d’enfin la retrouver ! Le plaisir d’enfin prendre la mer est en effet une sensation de liberté et de puissance d’une force que je n’avais jamais ressentie avant.
L’immensité de l’océan et notre insignifiance face à ce néant infini nous ramène toutefois rapidement à notre humilité, et on se rend vite compte que, désormais condamnés à passer trois semaines à bord, cette liberté est tout autant une prison. Au point que de distinguer du relief au loin est un soulagement immense, celui qu’on va pouvoir ressortir de ce sentiment d’impuissance de ne plus pouvoir agir sur quoi que ce soit.


5. Comment tu t’es organisé pour l’eau et la nourriture ?
Nous avons pris par précaution de l’eau potable et de la nourriture pour 1 mois, alors que la traversée prend en général 3 semaines. Notre monture se mouvant en effet uniquement grâce à la force du vent, si celui-ci n’est pas au rendez-vous, la traversée peut durer plus de temps que prévu. Après une semaine, nous n’avions ainsi même pas parcouru ⅕ de la distance, et on a donc commencé à rationner…heureusement les jours suivants, le vent s’est levé !
Pour la nourriture, on avait fait toutes les courses au supermarché avant de partir, et pour cela on a dû choisir des aliments qui ne périssent pas trop vite.
Mich, l’autre belge, était un digne fils de pâtissier et on a donc aussi eu le plaisir d’avoir du pain frais tous les jours. Quel luxe en pleine mer !
Et si vous pensiez que tous les marins sont des irréductibles soulards, détrompez-vous, malgré le rationnement d’eau, on ne s’est pas pour autant rabattu sur l’alcool pour étancher notre soif ! Non, mais…


6. Les indispensables dans ton sac ?
Une liseuse électronique histoire de ne pas devoir monter à bord avec une pile de romans ! C’est sans doute mon meilleur achat. L’autonomie de ces liseuses est de plusieurs dizaines d’heures et la luminosité de ce petit gadget est excellente, même à l’extérieur en plein soleil.
Ne pas oublier non plus d’emporter plusieurs pots de crème solaire…pour les roux comme moi, c’est un vrai budget… Et puis bien sûr, sinon, quelques subtilités propres au monde marin comme le gilet de sauvetage !


7. Des difficultés ? Quelles solutions ?
Imaginez un peu que pour cette 3ème vague de coronavirus, on vous confine avec 6 inconnus dans une maison de 5 pièces minuscules, qu’à moins de vous enfermer dans la salle de bains vous n’avez pas d’espace pour vous seul, que la cuisine-salle à manger est la seule pièce commune, que Chuck Norris
s’amuse à secouer votre maison dans tous les sens sans se lasser et que le wifi ne fonctionne pas. Vous ne pouvez pas non plus sortir de la maison pour vous balader, il y a seulement une terrasse avec un panorama à 360° mais d’où il n’y a absolument rien à observer quelle que soit la direction, si ce n’est le mouvement des nuages et des vagues du gigantesque lac qui vous entoure. Vous n’avez pour le reste pas de télé non plus et qu’un jeu de cartes comme jeu de société. Même si vous tombez malade, on vous interdit d’aller chez le médecin alors même que comme vous n’avez pas internet vous n’avez pas accès à Doctissimo. Qui accepterait un confinement aussi radical ?
C’est pourtant bien ça qu’on a vécu pendant 3 semaines, et le confinement du mois de mars qui a suivi pas longtemps après m’a du coup même paru assez relax. Une épopée en mer pareille, loin de l’image d’Epinal qu’on peut s’en faire, est épuisante. Le bateau tangue en permanence à cause de la houle et trouver le sommeil dans des conditions pareilles relève un peu de l’exploit. Souvent, c’est sous le poids de la fatigue accumulée qu’on parvient enfin à le trouver. Parfois, une vague plus grosse que les autres vient nous projeter à l’autre bout du lit et nous réveille à nouveau.
Trois semaines en mer, c’est très long aussi. Il n’y a pas grand-chose à faire sur le bateau et on perd vite le fil des jours tant les journées semblent identiques les unes aux autres. Si une transatlantique peut sembler une méthode radicale pour briser la morne routine du métro-boulot-dodo quotidien, une fois en mer, on se rend vite compte qu’on n’a fait que changer de routine.
Cela n’en reste pas moins une magnifique expérience humaine et une aventure hors du commun, que je ne regrette pour rien au monde. Dans de telles conditions, nous apprenons à puiser dans nos ressources personnelles pour entretenir des bonnes relations avec tout le monde et pour s’occuper à partir de rien. On en apprend du coup énormément sur soi car sans distractions extérieures ni connexion internet pour s’échapper, on est vraiment livré à soi-même.
Les relations avec les autres sont sans doute ce qu’il y a de plus compliqué (mais de plus excitant aussi, car sans eux le temps serait encore bien plus long…) car l’espace est très restreint et il faut donc s’adapter aux autres caractères en permanence, aussi incompatibles qu’ils puissent paraître avec le nôtre. La traversée peut ainsi vite devenir un cauchemar éveillé si ça se passe mal, et faut dire qu’avec la fatigue, on peut être vite sur les nerfs aussi. Chez nous heureusement, l’entente était globalement très bonne, même si bien sûr il y a eu des tensions comme partout. Après 3 semaines de navigation, on se connaissait vraiment comme des frères et encore maintenant nous échangeons de temps à autre des petites nouvelles.


8. 3 conseils pour qui veut se lancer dans cette aventure !
Pour trouver un capitaine qui veuille bien de vous, certains le font à l’avance via internet pour éviter d’avoir à passer du temps à trouver un bateau – sans garantie d’en trouver qui plus est. Hormis le fait que ce n’est finalement pas une garantie du tout (beaucoup de capitaines finissent par reporter leur départ suite à une réparation à faire, un événement familial qui s’est mis juste après la date de départ initiale, ou que sais-je, voire annulent carrément leur voyage), je trouve que ça n’a pas du tout autant de charme que de tenter de trouver un capitaine sur place – cela fait pour moi partie intégrante de l’aventure ! Sur place, le plus simple est de faire le tour des pontons et d’aller parler aux membres de l’équipage qui sont à bord de leur voilier au moment où vous passez. Ils sont souvent déjà habitués aux bateau-stoppeurs et savent comme ça peut être fastidieux, et sont donc en général très sympathiques. Un autre moyen consiste à mettre une petite annonce dans la marina et attendre, mais sans garantie… le mieux est cela dit de faire les deux !
Un autre conseil que je donnerais serait de bien choisir votre port et votre période. Au Sénégal, il n’y avait ainsi que très peu de bateaux et je m’étais donc résigné à “tricher” un peu en prenant un vol pour le Cap-Vert (l’archipel est à quelques centaines de kilomètres au large du Sénégal), qui est un gros hub
pour les voiliers qui effectuent la transatlantique. Pour la période, les bateaux quittent l’Europe en automne vers l’Amérique du Sud ou les Caraïbes – en passant par les Canaries et souvent aussi par le Cap-Vert – et repartent ensuite des Caraïbes vers avril-mai, et reviennent par les Açores. Il parait qu’il est plus facile de trouver un bateau dans le sens retour, mais je n’ai pas testé.
Enfin, je vous dirais de ne pas avoir peur si vous n’avez jamais fait de voile avant, c’est n’est pas forcément un critère recherché. Le plus important pour le capitaine est que vous soyez de bonne compagnie, car il va passer plusieurs semaines avec vous. Les francophones sont donc légèrement avantagés, car il y a bien plus de capitaines francophones que de toute autre langue.

“Voyager c’est grandir. C’est la grande aventure qui laisse des traces dans l’âme.” Marc Tiercelin

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